Tribune de Nicolas Castro, réalisateur et fondateur de Studiorama, publiée le 17 septembre 2026.
Pendant longtemps, une photographie avait une fonction assez simple : elle prouvait qu’un instant avait existé. Nous étions là. Nous avions rencontré cette personne, visité cet endroit, vécu ce moment.
Bien sûr, la photographie n’a jamais été totalement objective. On choisit un cadre, une lumière, un instant. On retouche des images depuis bien avant Photoshop. Mais derrière la photographie, il restait une scène qui avait réellement eu lieu. Cette évidence est en train de disparaître.
Aujourd’hui, une intelligence artificielle peut créer une photographie de nous dans un endroit où nous n’avons jamais mis les pieds, modifier notre visage ou notre environnement, ajouter une personne qui n’était pas là. Il ne sera peut-être même plus nécessaire de savoir si une image générée paraît réelle : elle le paraîtra. La vraie question sera : ce moment a-t-il réellement existé ?
Nous fabriquons déjà des souvenirs que nous n’avons jamais vécus
Il suffit d’ouvrir les réseaux sociaux pour observer un phénomène assez fascinant. Ces derniers temps, une tendance consiste à utiliser l’intelligence artificielle pour se projeter dans les années 80 ou 90. Coiffures volumineuses, vêtements d’époque, grain photographique, couleurs légèrement passées : en quelques secondes, nous obtenons une photographie de nous-mêmes prise trente ou quarante ans plus tôt. Sauf qu’elle n’a jamais existé.
Et pourtant, l’image ressemble étrangement à un souvenir. La tendance est amusante. Mais elle raconte aussi quelque chose de notre nouveau rapport à l’image : nous sommes désormais capables de ressentir une forme de nostalgie devant la photographie d’un moment que nous n’avons jamais vécu.
Pendant des décennies, nous avons utilisé la photographie pour conserver nos souvenirs. Nous commençons désormais à pouvoir fabriquer les souvenirs eux-mêmes. Un voyage que nous n’avons jamais fait. Une époque que nous n’avons jamais connue. Une rencontre qui n’a jamais eu lieu. Alors une question se pose : que vaut un souvenir lorsqu’il n’est plus nécessaire de l’avoir vécu pour en posséder l’image ?
Plus l’artificiel deviendra parfait, plus le réel prendra de la valeur
« Dans mon métier, nous fabriquons des images en permanence. Nous créons des décors, travaillons la lumière, choisissons des cadres et racontons des histoires. Je ne suis donc pas opposé à la technologie, ni à l’intelligence artificielle. Elle va transformer nos métiers et ouvrir des possibilités créatives extraordinaires. Mais je crois aussi qu’elle va provoquer un mouvement inverse : plus nous serons capables de fabriquer des images parfaites, plus nous rechercherons des expériences réellement vécues. »
Une intelligence artificielle pourra reproduire presque tout : un paysage extraordinaire, une lumière magnifique, une tenue parfaite, un visage sans défaut. Mais elle ne pourra pas remplacer ce que nous avons ressenti au moment où quelque chose s’est réellement passé. Le rire juste avant la photographie. La personne qui était à côté de nous. L’imprévu. La gêne. L’excitation. Tout ce que l’image ne montre pas, mais que nous nous rappelons lorsque nous la regardons.
Et lorsque chacun pourra produire une image spectaculaire en quelques secondes, l’image parfaite perdra peut-être justement une partie de sa valeur. Ce qui comptera ne sera plus seulement ce qu’elle montre, mais ce qui s’est réellement passé.
« Au fond, nous ne prenons pas seulement des photographies pour montrer quelque chose aux autres. Nous les prenons pour nous rappeler que nous étions là. » À mesure que l’intelligence artificielle rendra l’irréel indiscernable du réel, cette phrase pourrait finalement devenir beaucoup plus précieuse qu’elle ne l’était : « J’y étais. C’était réel. »

