Avis d’expert de Frédéric Gai, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Caen Normandie.
Salué pour son roman C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien est accusé d’avoir eu recours à une intelligence artificielle générative, ce qu’il conteste. Au-delà du cas individuel, selon Frédéric Gai, cette polémique révèle un trouble : que cherchons-nous dans un livre, un texte qui nous touche ou la certitude qu’un être humain en a écrit chaque ligne ?
Le même texte, un autre regard
Avant les accusations, le roman avait rencontré un accueil critique favorable et trouvé son public. Le soupçon change désormais la manière de le lire, alors que les phrases sont les mêmes : ce qui bascule, c’est la représentation de celui qui les a écrites. Cette réaction rappelle combien notre conception de la littérature reste attachée à la figure de l’écrivain – une voix singulière, une expérience personnelle, un travail dont nous attendons qu’il garantisse l’authenticité de l’œuvre. L’IA heurte cet imaginaire parce qu’elle évoque une facilité là où nous valorisons l’effort créateur.
Une machine pour départager l’humain et la machine ?
L’affaire présente un paradoxe : un outil de détection informatique est mobilisé pour déterminer si un texte relève bien d’une écriture humaine. Que mesure un tel outil ? Quelle autorité lui accordons-nous ? Et comment passe-t-on d’une évaluation probabiliste à un jugement sur l’honnêteté d’un écrivain ? Ces questions n’effacent pas l’exigence de confiance entre auteur, éditeur et lecteur, mais invitent à distinguer l’établissement des faits du procès culturel qui les accompagne.
Et si le trouble venait aussi de nos goûts ?
S’il devait être établi qu’une IA a contribué à ce roman, il faudrait aussi examiner ce que son accueil dit de nos attentes : une écriture produite avec une machine aurait pu rencontrer nos sensibilités et susciter du plaisir. Cela ne rendrait secondaires ni les conditions de création ni la transparence envers le public, mais poserait une question que la dénonciation d’une éventuelle supercherie ne suffit pas à résoudre : quelle place le langage des IA prend-il déjà dans nos imaginaires ?
« L’affaire Orélien interroge autant la manière dont nous écrivons que les raisons pour lesquelles nous aimons lire. »
Pour aller plus loin
Frédéric Gai a approfondi le sujet dans un article publié dans The Conversation : « Ce que l’affaire Thélyson Orélien dit de nos représentations de la littérature ».
Avis d’expert repris avec mention de son auteur : Frédéric Gai, maître de conférences à l’université de Caen Normandie.
